de Tyler Durden » 30 Jan 2010, 21:29
Texte numéro 2.
Une famille au poil
Le dimanche matin, les enfants avaient pour consigne de ne pas entrer dans la chambre de leurs parents avant 11 heures précises. Léo et Donald pouvaient donc à loisir asperger le chat d’essence à briquet, ingurgiter de la soude caustique ou se défoncer au peyolt ; tandis que leurs géniteurs, Frédéric et Alice, introduisaient l’un dans l’autre différentes parties de leurs anatomies respectives, et quelques pièces choisies du mobilier.
Frédéric faisait preuve d’une éloquence un peu pénible au cours du rapport sexuel hebdomadaire auquel le jeune couple se livrait avec un engouement toujours sincère :
- Toi ma salope, je t’aime plus que ma vie, déclara-il tandis qu’Alice, portant son uniforme de caissière, feignant de s’être trompée sur la monnaie, se voyait châtiée d’une fessée aux orties du jardin.
- Je suis sincèrement désolé, Monsieur. Je pensais pourtant avoir compté juste. Mais il parait clair que je vous suis redevable de 3 euros 50, répondit-elle d’une voix émue.
- Je te chérirai encore et encore, sale trainée, car tu me combles de joie.
Frédéric attacha les mains de son épouse à l’aide d’un câble-électrique-dénudé-relié-au-secteur, puis il entreprit de la frapper au visage avec le chandelier, façon Cluedo.
- Espèce de pute borgne, je dois bien l’avouer : je meurs d’amour pour toi car tu as enfanté deux enfants magnifiques, dont un viable, et je remercie chaque jour le destin d’avoir placé sur mon chemin ta chatte exubérante. J’aime chacun de tes gestes, le plus infime de tes battements de cil, ta façon d’être à moi, le sel sur ta peau, le vent dans tes cheveux, sans compter que, contrairement à ta mère, tu avales.
Comme ils abordaient la question, Alice se redressa et prit Frédéric dans sa bouche. Ce dernier alluma une cigarette. Non qu’il fumât, mais cela lui donna l’occasion d’éteindre épisodiquement son mégot sur la nuque de sa partenaire, qui serrait les dents en retour, lui infligeant une douleur indescriptible, l’inspirant encore davantage :
- Félicitée, pourquoi m’as-tu tant gâté ? J’ai une famille merveilleuse, un emploi stable et aucun ami à Port aux Prince. Je suis propriétaire foncier, je pratique le patinage artistique et mes facultés mentales sont intactes. Quel infâme égocentrisme pourrait me pousser à espérer mieux que ce dont je jouis déjà ?
- Ah non, pas déjà ! s’exclama Alice, en articulant du mieux qu’elle put.
- Tais-toi, misérable catin. Et crie mon nom sans les consonnes.
- Hé Hé Hic ! Hé Hé Hic ! Hé Hé Hic ! mugit-elle.
D’une clef de bras fort habile, Frédéric retourna la caissière sur le ventre, puis lui brisa un pot de géranium sur le crane.
Pendant ce temps, au salon, Léo initiait Donald aux amphétamines.
Après tout, c’était lui l’ainé.
- Ca, mon pote, c’est de la méthédrine. C’est grâce à ce truc que les allemands ont mené leur campagne dans les Balkans, en 1941, sans dormir pendant onze jours. Les effets de chaque prise durent quelques heures. Plus besoin de bouffer, plus besoin de dormir, au taquet en permanence. Il se peut que ça te fasse un petit peu mal au nez mais en renouvelant les doses comme il faut, ça va glisser comme papa dans maman.
- Comme papa dans maman, répéta Donald
Léo écrasa une gélule sur la table basse, sous les yeux admiratifs de son cadet. Ils portaient encore leurs pyjamas. Donald exhibait une coiffure afro, de couleur mauve. Sur les recommandations de son frère, il approcha son nez d’une longue paille en spirale, reliée directement à la poudre.
Dans la chambre parentale, Frédéric avait enfilé son costume de vendeur en assurances, feignant d’avoir fait signer à Alice une convention obsèques nullement requise. Cette dernière marchait sur le torse de son mari, avec des échasses (elle avait vu le jour dans un petit village des Landes, au milieu des parcs à huitres). De temps à autre, la jeune femme lâchait une boule de pétanque sur les parties du concubin, qui ne se taisait pas pour autant :
- J’ai pour toi des élans faramineux, chienne lubrique. Lorsqu’ on m’aura privé du soleil, je vivrai encore à la seule lumière de tes yeux. Par ailleurs, je tiens à vous présenter nos excuses, au nom de l’agence, pour cette regrettable erreur de contrat. Il s’agissait évidemment d’une assurance sur la vie, et nous vous prions de bien vouloir nous pardonner cet impair.
Quand les enfants frappèrent à leur porte, Frédéric déchargeait sur le visage de l’amour de sa vie, une quantité considérable de vitamines C et B12, ainsi qu’un certain nombre de sels minéraux tels que calcium, magnésium, phosphore, potassium et zinc. On pouvait également trouver sur la physionomie souillée d’Alice des traces d’hormones (comme la testostérone) et, dans une moindre mesure, des polluants.
- Une minute, les enfants, leur cria-t-elle.
*****
Ainsi prirent-ils, comme chaque dimanche matin, leur petit déjeuner au lit, serrés les uns contre les autres, un rayon de soleil filtrant entre les stores de la chambre.
Léo préparait toujours le café et les tartines, encouragé par son jeune frère. L’ainé se plaisait à expérimenter des recettes originales, mélangeant du méthylphénidate de synthèse à la confiture aux groseilles, versant quelques gouttes de mescaline dans le jus d’orange, ou, plus simplement, frottant les croissants entre les jambes du chien cancéreux qu’on laissait pourrir dans le jardin.
Donald flottait dans son pyjama. Tous les mois, Alice devait ressortir de l’armoire une brassée de vêtements que l’enfant avait portés un an plus tôt. Elle était bien consciente de le couver un peu trop mais elle ne pouvait s’empêcher, par exemple, de prémâcher ses biscottes. D’un autre côté, il est vrai que l’enfant perdait régulièrement ses dents, par lot de trois ou quatre. Pour Donald, la petite fée était une manne providentielle.
Cela rendait Léo vert de jalousie.
- C’est pas juste, marmonna-il. C’est moi qui prépare tout le petit déjeuner. Lui, il fait que me regarder. Et tu me mâches rien du tout, à moi, maman. Et puis vous m’achetez jamais rien. C’est pas catholique, d’abord, de préférer un de ses enfants !
Frédéric termina son jus d’orange puis intervint vigoureusement :
- Pour commencer, nous sommes bouddhistes. Ensuite, même si tu avais la leucémie, tu trouverais encore le moyen de râler. Alors ne joues pas les ingrats, Léo !
Pour appuyer les propos de son mari, Alice secoua la tête en soupirant. Elle caressait distraitement la perruque-afro-mauve de Donald, qui s’exclama :
- Je vais vivre jusqu’à cent mille ans !
Les pupilles du gamin étaient exagérément dilatées. Il délirait grave, visiblement saisi par l’euphorie provoquée par la méthédrine.
- Et même deux cent mille ans, mon poulet, l’encouragea Alice.
- Et j’irai combattre avec les allemands sans dormir. Pendant onze jours. Comme en quarante et un !
- Oui, si tu es bien sage, ajouta son père.
Ils terminèrent leur encas en silence, puis Frédéric essuya amoureusement le coin de la bouche d’Alice qui gardait, il ne s’en apercevait que maintenant, une trace de foutre sur la joue.
Le père de famille fut alors saisi d’une nouvelle crise de lyrisme, il entoura de ses bras maigrichons les salopiots et la grognasse :
- Ah mes enfants, ma femme, ma douce famille ! Je vous aime et je vous chérie, vous êtes toujours dans mon cœur. Et chaque semaine renait la vie, quand nous mangeons des tartines au beurre.
- Je préférais tes sonnets, commenta Alice. Là, y’a un problème de rythme.
- Qu’est-ce que vous faites avec des échasses ? demanda Léo en regardant sous le lit.
- Donald va bientôt avoir des nouveaux cheveux ! applaudit Donald.
Tous les lundis, en effet, Alice emmenait son enfant favori au magasin de location de déguisement, où ils choisissaient ensemble une nouvelle perruque. Le môme était déjà passé par une phase punk, gothique, rétro-funky et post-judaïque. Il n’aurait raté pour rien au monde ce rendez-vous avec la mode.
Le lit était rempli de miettes à présent.
Toute la famille était repue, sauf Léo, qui n’avait touché à rien.
- Hé, dites voir mes cocos, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Frédéric avec sa plus belle tête d’abruti.
- Oh non, pitié… C’est dégueulasse d’abord… râla Léo.
- Toi et ton caractère de cochon ! gronda Alice.
- On rase maman ! brailla Donald. On rase maman ! On rase maman ! On rase maman ! scanda-t-il avec frénésie.
- Mais oui, mon cœur. On va raser maman !
Alice n’était pas seulement caissière. Elle pratiquait aussi l’haltérophilie en amateur. Quatre fois par semaine, elle se rendait à la salle, torturant son corps sous la fonte, se livrant ainsi à un masochisme primaire dont elle ne parvint jamais à se défaire. Son record personnel s’élevait à 135 kilos, en développé-couché, une performance fort honorable qui ne pouvait s’atteindre, néanmoins, qu’au prix de certains sacrifices. Ainsi Alice se nourrissait-elle presque exclusivement d’omelettes aux blancs d’œuf et d’hormones de croissance. Pour autant, cela restait une belle femme, qui tenait chaud en hiver et assurait l’ambiance sur les plages, en été. Toutefois, elle s’exposait volontiers à la tonte hebdomadaire car, la seule fois où elle avait négligé cet impératif, les poils de ses aisselles s’étaient pris dans les rayons de la bicyclette et les pompiers s’étaient moqués.
On commença par la recouvrir intégralement de mousse. Elle ressemblait à un nuage de quatre-vingt kilos. Frédéric distribua aux enfants une poignée de rasoirs jetables.
De mauvaise grâce, Léo faisait glisser sa lame le long du dos de sa mère. Donald s’occupait des jambes, une tache qui lui prendrait le reste de la matinée, d’ailleurs il s’en moquait, du moment qu’on lui offrit une nouvelle perruque le lendemain. Frédéric séparait les sourcils de la moustache, ce qui demandait un peu de précision et beaucoup de tolérance. Alice se laissait faire, en rêvant à la barre mythique des 150 kilos qu’elle espérait pourvoir soulever d’ici peu, dès qu’elle aurait mis la main sur ce nouveau complément alimentaire à base de testicules de yack lyophilisés.
Deux heures plus tard, la mère de famille était à peu près glabre. On apercevait déjà sa barbe naissante mais personne ne l’aurait remarquée à un concours de lancé de javelot.
- Comme tu es belle, ma femme, s’exclama Frédéric, tandis qu’Alice le soulevait (épaulé-jeté) à plusieurs reprises au-dessus de sa tête, pour le plus grand plaisir de Donald, qui tenta d’applaudir mais se rendit alors compte que la méthédrine affectait également la synchronisation de ses mouvements. De fait, en guise d’applaudissements, il se giflait.
- Y’a un truc marrant avec la mort aux rats… intervint Léo, sans aucune forme de transition et afin d’accélérer la narration.
L’ainé tirait sur sa pipe, jambes croisées, dans le grand fauteuil du salon. Au milieu des volutes de fumée, on pouvait apercevoir un mauvais sourire sur son visage plongé dans les ténèbres (dans un souci de mise en scène, il avait discrètement fermé les volets). Alice en eut les bras coupés. Frédéric chut, par conséquent. Donald, bien qu’il fût lui-même en pleine descente, parvint à amortir l’effondrement paternel. Tous, à présent, étaient suspendus aux lèvres de Léo, qui ordonna qu’on se tint à autre chose afin qu’il puisse articuler convenablement la suite de sa tirade :
- La mort aux rats, disais-je, est un produit toxique. Jusqu’ici, je ne vous apprends rien. Nous parlons d’un raticide ou « rodenticide » utilisé pour l’empoisonnement des muridés et autres rongeurs.
Il tendit la photographie d’un muridé crevé, afin que son jeune frère put saisir de quoi il retournait.
- Ohhhh… commenta Donald, essayant une nouvelle fois d’applaudir mais parvenant simplement à se prendre les bras dans le tapis.
- La mort au rat, donc, poursuivit Léo, était autrefois composée d’arsenic et de thallium. Ce qui est intéressant, c’est qu’on utilise aujourd’hui un simple anticoagulant.
- Tiens donc, et pourquoi ? demanda Alice, sincèrement intriguée, caressant la pointe de sa jeune moustache.
- Oui, pourquoi ? imita Frédéric, grattant la barbe de son épouse.
- Maman, je suis coincé dans le tapis, avertit Donald.
- C’est bien mon cœur, encouragèrent les parents synchrones.
Léo, bénéficiant pour une fois de l’attention de tous, se leva et fit les cent pas au milieu du salon, mains derrière le dos, hochant la tête, ricanant à l’occasion. Quand il eut terminé sa promenade, il dit :
- Les rats sont méfiants. Et plus intelligents que vous. Figurez-vous qu’avec l’expérience, un goûteur teste un échantillon de nourriture avant le reste du groupe, même le dimanche matin… Et donc, si le goûteur meurt foudroyé par un poison violent, les autres rats ne toucheront pas à l’appât.
- Malin ! commenta Alice.
- Oui… Excellent. Je la connaissais, avec un rabbin… ajouta Frédéric, hors de propos.
- Je ne suis qu’une merde, annonça Donald, expérimentant les effets secondaires de la drogue. Je vais crever, j’veux dire, on va tous crever, dans ce monde qui va crever, et puis y’a rien à faire, l’Homme est une saloperie sans nom. Je voudrais qu’on me laisse écrire de la poésie maintenant, bande de fiottes, pour le temps qui me reste à vivre au milieu de cette fosse à purin.
- C’est bien mon cœur.
- L’avantage des anticoagulants, conclut Léo, c’est qu’ils entrainent une mort retardée, par hémorragie, en quelques jours. Ainsi, tous les rats d’un groupe…
Il tendit les bras, paumes relevées, vers les membres de sa famille, puis éclata d’un rire effrayant, avant de poursuivre :
- Tous les rats d’un groupe peuvent donc être empoisonnés sans éveiller leur méfiance ! Maintenant… Est-ce que je peux raisonnablement vous réclamer cette foutue Playstation 3 ou faut-il que je m’inocule le Typhus, afin que vous me preniez un tant soit peu en considération ?
- Tu nous as refilé de la mort aux rats ? interrogea Frédéric, frappé d’une lucidité soudaine.
- Tout peut encore s’arrêter, précisa Léo. Avec une manette Dualshock, de couleur rouge, le jeu Naruto Ultimate Ninja Storm, un microcasque communicator Duatel et un auto switch HDMI, je crois qu’on va pouvoir s’entendre à propos d’une administration collective d’antidote. Pour ce qui est de Donald, je propose qu’on ne fasse rien. De toute façon il est foutu. Mais je vous laisse décider…
- C’est très mal, ce que tu as fait, jeune homme, avertit Alice.
- Flammes sans mèche qui lèchent mon être, la douleur qui s’est insinuée au fond de moi, consume mon corps qui va disparaître.
- Donald, écris dans ta tête s’il te plait ! conseilla Frédéric.
- Bon, alors, vous me signez une promesse d’achat ou j’appelle « Sos village d’enfants » ?
- Ca mérite réflexion, estima Alice.
- A la lumière de cette bougie, traçant de mon doigt tordu, une dernière offrande à la vie, sur mon poignet ouvert et tendu…
- La ferme, Donald ! explosa Frédéric.
Alice prit Léo dans ses bras, ce qui n’était pas arrivé depuis des mois. Elle le serra si fort qu’il devint bleu. Juste avant qu’il n’étouffe, elle le reposa au sol et lui rendit sa pipe :
- Bon, fit-elle, sacré farceur. Qu’est-ce que c’est au juste, un auto switch HDME ?
- HDMI, maman chérie, corrigea-t-il, radieux.
- Oh félicité ! Pourquoi m’as-tu tant gâtée ? déclama Frédéric. J’ai une famille merveilleuse, un emploi stable et toujours aucun ami à Port au Prince. J’ai tout un stock de poils pubiens, dont nous ferons des coussins Un slip à clous, un chandelier, un chien mort dans la niche… et pour bientôt : un auto switch. J’ai un enfant qui fume la pipe, et puis un autre en plein trip.
- D’ailleurs, où est le petit ? s’inquiéta Alice.
Juché sur des échasses (répétez-le dix fois), manœuvrant paisiblement entre la maigre circulation d’un beau dimanche après midi, à quelques rues de là, un gamin aux cheveux mauves écrivait sur un petit carnet, des mots qu’il prononçait tout haut. Il s’en allait vers l’Europe centrale, laissant dans son sillage un tourbillon de poésie sur feuilles volantes. Dans sa poche il y avait, de la méthédrine en sachet, un avion en papier, froissé, et de la toute petite monnaie. Oh, comme il riait… en pleine montée :
Attendez-moi, chers allemands, je viens vous prêter main forte,
Prenons ensemble les Balkans,
Onze jours de veille, mort aux cloportes !