Photo 7 :
Mel :Mon haleine a trop l'odeur du caramel pour être honnête mais tant pis, je vais essayer. On va bien voir si la ville est "dangereuse et méchante", comme on dit d'où je viens. La cigarette que j'ai prise à Tito va enfin me servir, comme ce conseil de ma grand-mère, il faut se mordre et se pincer pour avoir les lèvres et les joues rouges, le maquillage c'est pour les prostituées, ma chérie. Mordons et pinçons donc, puisque le résultat est le même. Et puis tiens, la douleur, ça donne les yeux brillants et l'air tragique.
L'endroit n'est pas très passant, surtout à cette heure, mais il fera l'affaire. Je m'adosse à un mur en pierre, cache un peu mon visage avec mes cheveux, ma cigarette éteinte à la bouche, et attends. Je pourrais avoir peur, me demander une énième fois ce que je fais là... même pas. Néant. Mis à part l'ennui, je n'ai jamais rien ressenti.
Des émotions, c'est ce que je viens chercher en pleine nuit dans une petite rue. Cœur accéléré, sang battant aux tempes, sol vacillant, tripes en nœud, moiteur, tremblement... toutes ces manifestations physiques qu'on attribue à la peur. Ou à l'amour. Enfin, c'est la littérature qui le dit.
J'aurais plutôt tendance à les associer à mes indigestions.
Un type s'engage dans la rue. Ses pas font un son précis, affairé. Sous la lumière vaguement nauséeuse des lampadaires, il a l'air d'avoir les cheveux gris et porte une longue veste beige. Il ressemble un peu à l'homme à l'aspect très soigné qui m'assassine sans mot dire dans mes rêves, presque toutes les nuits. Ça s'annonce bien.
Il ne m'a pas remarquée. Je le laisse me dépasser de quelques pas. Un, deux. Maintenant.
"- Bonsoir Monsieur. Vous auriez du feu, s'il vous plaît ?
-Pardon ?"
Lorsqu'il s'est retourné, ses yeux ont eu le même éclat d'acier que le type de mes rêves. J'ai attendu les fourmillements au bout de mes doigts, mais rien.
"-Du feu, s'il vous plaît."
Il fouille dans sa poche. Ses cheveux bien peignés ont un mouvement presque comique lorsqu'il baisse la tête.
"- Dites, vous n'êtes pas un peu jeune pour fumer ? Et pour traîner dans la rue à cette heure ?
- Ça vous regarde ?"
Je m'approche, saisis son briquet, l'allume et abrite la flamme avec ma main. Rien ne la trouble. Rien ne la dérange.
"- Non mais, vous cherchez à vous faire ramasser par n'importe qui ?
- Peut-être bien. Il paraît qu'il y a des rencontres intéressantes et ... intéressées à faire. Mais vous avez l'air bien trop normé pour ça, Monsieur.
-Vous en êtes certaine ?"
Il attrape ma main et me tire à lui. La boucle de sa ceinture cogne le creux de ma taille. Le briquet encore chaud, prisonnier dans mon poing, me brûle la paume. Son regard ne me lâche plus, son souffle a un goût d'homme, d'adulte, et fait vibrer la mèche de cheveux sur mon front. Un goût d'homme bien plus prégnant que la brûlure dans ma main, et qui semble toucher quelque chose, dans mon ventre.
"- Je crains que vous n'ayez choisi la mauvaise soirée pour jouer à vous faire peur, Mademoiselle. Il n'y a personne dans les rues : les jeunes zonards et les vieux avinés sont tous chez eux à regarder le match de football. Vous feriez mieux de faire comme moi, rentrez chez vous."
Il me lâche en m'arrachant le briquet des doigts, se retourne, puis disparaît.
Mon haleine a décidément trop l'odeur du caramel. Il m'aurait peut-être presque prise au sérieux si elle avait senti l'alcool ou le tabac ... dire que je n'ai même pas réussi à allumer cette fichue cigarette.
J'aurais mieux fait de lécher des cailloux, de ne pas rentrer prendre ma veste et de marcher, marcher bras nus dans le froid, en sortant des cours. Pour me rappeler que je suis au moins tiède. J'aurais songé à cette odeur d'eau et de camphre, celle de la rivière et des tanaisies, là-bas. Ici, glycine et bitume refroidissant emportent tout et vraiment, il faut que j'arrête le caramel, j'ai la pensée saturée. Ces goûts trop forts qui me bouffent et me font disparaître sous la ville et son ennui ...
Tant pis, encore un jour plat et ordinaire. Je les aligne. Rien ne les marque, rien ne différencie l'un plus que l'autre.
Est-ce que les gens se souviennent du temps qu'il faisait le jour où leur équipe préférée a gagné ? C'est peut-être ça, l'enthousiasme.
Avec quelques efforts je retrouverai sûrement cette vieille idée m'assurant que le vide est un luxe et un confort sans pareil.
Mieloup : Il y a des nuits.
Il y a des nuits comme ça ou je n'aurais jamais du prendre cette ruelle.
Pourtant, la soirée avait bien commencé, entre personnes de bonnes convenances à se refaire la société, notre société, forcément celle qui devait changer l'avenir, surtout le notre, surtout le mien. A la 6ème bière pression, il va de soi, j'avais décidé d'abandonner cette compagnie exubérante et tapageuse pour retrouver enfin le calme de l'extérieur. Une légère bruine rafraichissait l'atmosphère, j'étais bien et mes pensées vagabondaient entre les lampadaires, une nuit comme j'aurai du les aimer. Mais le destin se montre impitoyable pour les hommes de grande solitude qui errent dans ces terribles mégalopoles.
Je ne sais pas pourquoi, j'ai tourné dans cette rue et je suis tombé sur elle.
Elle était là, triste comme le mur où elle était adossée, à fumer sa putain de jeunesse. Elle avait quoi, à peine seize ans et toute l'insolence de la garce qui fait ça plus par haine que par nécessité. Ses grands yeux noirs semblaient déjà perdus, il n'y avait rien à attendre ni à espérer, juste subir et se faire payer sans un mot, sans un regard. Et l'amour dans tout ça ? A quoi bon, il n'y en avait pas, il n'y en aurait pas. Baise moi, connard, comme une chienne et n'oublie pas de banquer.
Et j'étais là, et je la regardais, et je ne disais rien.
Puis, enfin, elle daigna me regarder avec toute la suffisance que mon aspect lui inspirait. Une moue dubitative puis dans un soupir - tu viens ?
Alors, je l'ai suivi le long de ce mur mal éclairé, elle dandinait outrageusement des hanches comme si cela devait m'exciter encore plus. Elle poussa une porte rouillée, sur une pièce infâme qui sentait l'urine . Dans la pénombre, un matelas sordide, jeté au sol, attendait l'innommable.
Je repensais à cette femme amoureuse qui m'attendait comme tout les soirs, à mes enfants sagement couchés que je n'oublierais pas d'embrasser en rentrant, je repensais à ces conversations enflammées sur la tolérance, sur la compassion , sur le pardon. Je ne croyais pas en dieu ni à la miséricorde.
Elle me regarda une dernière fois, baissa son collant sur ses genoux, se retourna puis se mit à quatre pattes et, vulgairement, releva sa jupe noire, elle n'avait pas de culotte mais cela n'avait plus d'importance.
Comment pouvait elle savoir ?
Alors, je me suis approché, me suis penché sur elle et j'ai mis mes mains sur son cou et j'ai serré, serré comme tant de fois, sans jamais relâcher l'étreinte.
Elle ne s'est pas débattue longtemps, elle n'a pas eu le temps de comprendre, c'était mieux ainsi.
Maintenant, son corps sans vie trainait comme une poupée cassée sur l'horrible matelas, je la trouvais presque jolie mais, en fait, je n'éprouvais rien.
Comme si son passé, son entourage aurait pu avoir une quelconque importance dans le monde de démons où j'évoluais. Je n'étais qu'un prédateur de plus, une erreur de la nature et il était bien assez tôt pour que la société me retrouve et me fasse payer.
En refermant consciencieusement la porte rouillée derrière moi, je retrouvais la fraicheur de la ruelle. Je croisais deux ou trois ombres sans visage qui semblait chercher à accrocher un vague regard.
J'allongeais le pas, sourire aux lèvres, la chaleur du foyer m'attendait et j'étais heureux de retrouver la vie.
J'avais un avantage incroyable, il y avait bien longtemps que l'on m'avait jugé...
Pierre_b : Mélina
Il l’avait suivi jusqu’à la rue des Carmes, là il s’était immobilisé, à l’angle, à cause des lampadaires.
Il hésitait à s’aventurer plus loin , se demandait un instant si on pouvait le reconnaître puis l’instant d’après se disait que dans ce coin personne ne le connaissait.
Elle s’était arrêtée sous le quatrième, appuyée au mur de briques, elle allumait une clope. Mélina n’avait pas tout à fait seize ans, il ne comprenait pas qu’on puisse fumer à cet âge là. Mais il ne comprenait pas davantage qu’elle puisse s’habiller ainsi, une robe très courte et moulante en laine noire sous un blouson molletonné de nylon blanc, des collants épais et des bottines de cuir noir, elle devait le faire exprès pour qu’on remarque moins qu’elle était jolie. A moins que la mode soit à cet accoutrement… Il ne savait rien de la mode, sauf quand elle lui permettait de voir davantage de chair sans que personne n’y voit rien à redire et surtout pas ces merdeuses.
Je me suis arrêtée là pour être bien dans la lumière, mais putain y’en a quand même pas beaucoup ! Il me colle aux fesses depuis que je suis sortie de chez Hugo ce type ! J’ai la trouille, je vais appeler Clément, il ne doit pas être arrivé chez lui encore et ce n’est qu’à trois cent ou quatre cent mètres. Voilà je lance l’appel…ça sonne.
« Clément ! Tu peux me rejoindre s’il te plaît ! Y’a un mec qui me suit je suis dans la rue des Carmes … ok t’es sympa, grouille-toi ! »
Ils s’étaient tous bien marré ce soir, la fête s’était hyper bien passée et elle avait craqué encore plus pour Clément et puis il avait 18 ans…
Le type ne bougeait pas, il la matait, ce gros porc ! Faut que j’allume une tige, histoire de me donner du courage….Clément magne toi !
Après s’être arrêtée elle avait téléphoné, il fallait qu’il parte, elle avait dû appeler quelqu’un à la rescousse, s’était toujours pareil, elles avaient peur ! Alors qu’il n’en avait jamais touché aucune ! Il s’en approchait le plus possible, parfois même quand il voyait que ça les excitait ces garces, il restait à moins d’un mètre derrière elles, à regarder leurs petits culs onduler devant ses yeux. Et il fallait pas lui dire qu’elles n’aimait pas être regardées ! Sinon elles ne se seraient pas dandinées comme ça devant lui !
Heureusement qu’il n’avait pas eu de filles ! Sylvain, son fils de treize ans avait le caractère de sa mère. Pauvre Patou, ça faisait sept ans qu’elle était morte. Toutes les femmes devraient lui ressembler ! Au lieu de ça les filles s’habillaient toutes comme cette greluche, avec la clope au bec, dans une robe trop courte ou avec des strings dépassant du pantalon moulant !
« C’est pas vrai il a pris le chemin le plus long ! ! qu’est-ce qu’il fout ! ! » Mélina tirait nerveusement de longues bouffées rapprochées. Encore trois et elle arriverait au bout.
C’est quand elle senti qu’elle allait se brûler qu’elle entendit quelqu’un arriver en courant. Elle leva les yeux vers le croisement, le type n’y était plus, et la silhouette de Clément se découpait dans les halos. En quelque seconde il fut près d’elle.
- Alors qu’est-ce qui t’arrive ?
- Y’avait un homme qui me suivait, il s’est arrêté au carrefour, dans le noir. Je suis restée là sous la lumière pour t’appeler… J’ai eu vraiment la pétoche ! Il me suit depuis chez Hugo !
- Comment était-il ? Je ne l’ai pas vu.
- Je ne sais pas, je n’ai pas osé le regarder fixement ! T’es vraiment sympa d’être venu. Tu peux m’accompagner chez moi ?
- Bien sûr, j’aurais même dû te le proposer avant de partir
- Et je n’aurais pas refusé… répondit Mélina en passant un bras autour de la taille de Clément et en inclinant la tête vers son épaule.
Elle sentit son souffle chaud dans ses cheveux. Yavait-il vraiment eu un type… ?
- Mélina, c’est bien que tu aies eu peur
- T’es gonflé, répondit-elle d’une voix voilée.
Il ne put s’empêcher de penser que d’un certain point de vue elle n’avait pas tort et qu’elle l’avait peut-être remarqué… il rougit dans le noir, elle ne le vit pas, il ne voulait pas brusquer les choses.
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Soom : Génération X/Y
Limoges - Mai 1993 - 22h48
Charlène est née en 1979. Charlène a treize ans, bientôt quatorze. Et elle s’emmerde. Alors elle fume.
À 22h49, rue de l’Ancienne Prison, une voiture s’avance en première et s’arrête. La vitre côté passager s’abaisse, Charlène écrase sa cigarette, et un homme la quarantaine, demande :
- « Tu t’appelles comment ? »
Ilona, Tania, Lola, Eva, Maéva, Fiona, Lana, Jenna… Charlène se demande qu’elle prénom stupide elle va encore pouvoir sortir cette fois.
- « Donna » répond Charlène en tirant une longue bouffée sur sa Lucky Strike.
L’homme lui demande combien et Charlène répond que ça dépend ce qu’il veut. Pendant ce temps elle range son walkman. L’homme bredouille tout penaud qu’il veut juste une fellation. Charlène lui répond 50 balles, et elle monte dans la voiture.
- « Je peux mettre une cassette ? » demande-t-elle.
- « Ou… oui, bien-sûr. » répond le quadra, et Charlène sort de son sac une cassette de Dinosaur Jr.
Les premières notes de guitare de Not the same déchirent l’habitacle comme des lames de rasoir. C’est comme une grande tristesse qui s’engouffre dans la voiture, et les recouvre entièrement, murés dans un silence gelé, froid et dur comme la glace. Charlène le déteste un peu… mais pas trop. L’homme se sent plutôt mal à l’aise et franchement honteux, il se demande l’âge qu’elle a et ne veut pas vraiment faire ça. Pourtant ils le feront, dans quelques minutes à peine.
Hier Charlène a acheté un album de rap, son premier, Black Sunday de Cypress Hill, et quand elle l’a écouté chez Mathieu avec Benjamin et Marc c’était comme si de l’azote liquide s’était répandu en elle, un peu comme les album de sonic youth mais en plus acide. Un pétard tournait pendant qu’ils écoutaient l’album, mais il ne s’est rien passé. Lui, hier, il avait acheté le nouvel album de Souchon, en vinyle, et aujourd’hui tous ses collègues s’étaient foutu de lui. Il était bien le seul à ne pas avoir de lecteur CD…
Dans la soirée, elle avait presque fumé un paquet de Lucky en attendant Lucie devant le cinéma. Elles étaient allées voir Twin Peaks : Fire walk with me. Lucie n’avait pas aimé, Charlène n’avait rien compris mais elle assurait avoir trouvé ça méga-giga-hyper génial. Lui il avait regardé "Sébastien c’est fou" en enchaînant les Heineken.
A la télé on ne parle que de Sida. Il y a quelques jours, le premier ministre s’est fait sauter la cervelle, il y a le sang contaminé, la pédophilie déjà, et le nuage de Tchernobyl dont les retombées n‘ont pas fini de nous étonner, les givrés de Waco se sont fait massacrer, l’URSS continue d’imploser en douceur, et un petit groupe de grunge américain braille son désespoir sur les ondes…
Dans la voiture, tout les sépare. Charlène finit par briser le silence en demandant son prénom à l’homme qui l’emmène.
- « Jean-Marie… mais j’ai rien à voir avec l’autre. »
Jean-Marie répond par automatisme. Il dit ça à chaque fois. Son prénom lui pèse énormément depuis quelques temps.
Jean-Marie s’est engouffré dans un quartier résidentiel à sens unique avant de se garer sur une place de parking à demi-protégée par un arbre et des buissons rouges. Charlène dégrafe son pantalon et donne quelques coup de langue histoire d’encourager l’érection. Elle pense aux disques qu’elle pourra s’acheter et au piercing qu’elle compte se faire au plus vite.
Jean-Marie jouit plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Sans savoir pourquoi il s’excuse, ce qui intérieurement fait plutôt rire Charlène mais elle joue le jeu, et le réconforte en l’assurant que ce n’est pas grave, qu’il fera mieux la prochaine, que la première fois, ça arrive souvent, la peur, l’excitation, tout ça…
Finalement, c’est de l’argent vite et facilement gagné, Charlène connait déjà tout cela par cœur, mais ce que Jean-Marie lui demande, ça elle ne l’avait pas prévu.
- « Tu ne devrais pas faire ça, Donna.»
Elle se dit que Merde, ça serait bien chiant qu’il lui tape la morale après avoir profité d’elle…
- « J’m’appelle Charlène. »
Le chanteur de Dinosaur Jr. pleure son Going Home comme un écorché de Clive Barker, et Charlène refoule avec bien des difficultés les larmes qui s’accumulent sous ses paupières maquillées.
- « Allez, si tu veux bien, on va au MacDo. Je te paie un milkshake. »
Sous la lumière des néons d’un vilain MacDo de province, Charlène boit son milkshake. Jean-Marie ne lui fera pas la morale, et pendant qu’elle boit, il la regarde, puis il l’écoute parler. Elle parle de ses parents, profs de physique et d’anglais, qui ne comprennent rien. Elle lui dit que de toute façon le monde est foutu, mais ça il ne le comprendra pas. Il la ramènera à quelques dizaines de mètres de chez elle, une heure plus tard.
Jean Marie trouvera la mort 10 ans plus tard, en compagnie d’une prostituée, ils mourront dans les bras l’un de l’autre sous les coups de couteau d’un proxénète qui abusait du crack.
Charlène continuera de se prostituer occasionnellement, par habitude, jusqu’à ce qu’elle finisse des études de psycho qui ne lui donneront pas de boulot aussitôt, mais elle rencontrera un gentil garçon futur prof de philo, et elle finira par trouver un poste de conseillère pédagogique en collège en 2008.